- Ombre -

     Alors que nous tentions de calmer avec peine nos montures affolées, quelques-uns des jurons de Random me parvinrent, surmontant le vacarme assourdissant des éboulements rocheux. Tous devaient avoir compris ce qui jaillissait du sol devant nous. Passant la main sur l'encolure de mon cheval, je me tournais vers le Roi, attendant un signe de sa part. Il avait démonté, tout comme Eric et Flora. Leurs regards convergèrent un instant encore sur moi, suspicieux, puis se tournèrent vers Random. Rien ne bougeait plus maintenant, la légère brise de la soirée s'était envolée, l'immense tombeau échoué devant nous semblait faire peser son deuil sur la contrée entière. Le hennissement réticent de la monture de Robin brisa le silence. Comme il avançait en direction de la construction, le Roi nous invita à le suivre.
Imitant Flora, je marchais jusqu'à ce qui devait être une entrée. Sur la pierre, gravé profondément mais sans qu'aucune mousse n'y ait pris naissance, un dessin sinueux parcourait toute la façade. Une épitaphe. "Mes sœurs, mes frères, ci-gît votre haï frère. Père, Mère, ici repose votre maudite engeance." Le tombeau de Brand.
Je lus une première fois, puis une seconde, atterrée, dans un silence que tous observaient. Quel besoin, quel besoin d'écrire cela ! De nous le mettre sous le nez ! Pourquoi ? Pourquoi écrire ici que j'étais autant sa fille que la maîtresse de la Marelle ? Pourquoi dire qu'il avait aimé m'avoir pour élève. C'était un mensonge ! Ou était-ce vrai ? ! Je n'osais détacher mes yeux de ces maudites lettres de pierre. Je redoutais de croiser leur regard. Je craignais les sentiments que j'y lirais, les mots peut-être prononcés.
Pourtant, un mouvement rapide et inquiétant m'obligea à baisser la tête. A travers l'ouverture dans la pierre, de sombres créatures accouraient, grognant et montrant les dents. Les mêmes bestioles dont m'avait délivrée Yarick sur les falaises d'Ambre. Paralysée un instant par le souvenir, j'entendis tout de même Robin crier d'utiliser la Marelle pour s'en débarrasser. Mon esprit plongea, presque par réflexe après cette journée de manipulation, à la recherche de l'Empreinte bien connue. J'avais à peine reculé. Flora planta sa dague dans les flancs du premier monstre à surgir. Le râle qu'il produisit parut déchaîner la fureur de ses semblables. Ils se jetèrent sur Eric et Yarick qui les attendaient, épées hors du fourreau. Le sang coulait partout autour de moi maintenant et je réalisais que ces chiens d'enfer semblaient m'éviter. Moi ou l'E
mpreinte de la Marelle. J'avançais lentement vers l'un des monstres qui cernaient Eric, et effleurai sa fourrure. A mon contact, à celui de la Marelle, la créature fondit littéralement, perdant de la matière, jusqu'à n'être plus. Je recommençais encore et encore, perdue dans le passé, dans les cris, submergée par l'odeur du sang chaud et de la mort, noyée pendant ces instants dans l'éternité des souvenirs, de ces minutes où l'on se sent vivre plus que jamais au milieu des cadavres.

     Eric et moi fûmes les derniers à retrouver notre souffle. L'assaut des créatures n'avait pas duré plus de quelques minutes ; pourtant, le tombeau en avait craché inlassablement des centaines, jusqu'à s'arrêter brusquement. En rupture de stock peut-être. Random décida de vérifier si les monstres provenaient bien des mêmes ouvertures d'Abysse que celles utilisées pour nous assaillir en Ambre. Comprenant qu'il faudrait pénétrer la construction de pierre, Flora pâlit : " Allez-y, je vous attendrai ici ". Etonnante Flora. Elle n'avait pas tremblé un instant devant les chiens de l'Abysse, mais la perspective d'approcher la tombe de son frère la pétrifiait. Pas n'importe quel frère, Brand. Oh ! Au moins cette attaque avait éloigné de moi leurs esprits !
Nous passâmes donc à la suite de Random sous la voûte de pierre. L'écho de nos pas résonnait entre les parois rocheuses, indiquant la présence plus que probable d'un couloir ou au moins d'un boyau dissimulé par la pénombre. Je sursautais quand une boule lumineuse, sorte de soleil miniature, apparut subitement au-dessus de nos têtes. Ni Random, ni Eric ne s'en inquiétant, je jugeai que le phénomène provenait de l'un d'eux et cessai de m'en soucier pour parcourir les lieux du regard. Des traces pourpres maculaient le sol. Du sang séché probablement. Elles menaient à l'entrée d'un passage étroit, seule autre ouverture, où nous nous faufilâmes un à un. L'inclinaison du sol était telle qu'après une ou deux minutes de marche, nous étions probablement sous terre. Nous dûmes successivement nous baisser, puis nous plier en deux et enfin presque ramper pour suivre les traces sanglantes qui maculaient la pierre. Ayant dieu sait pourquoi pris la tête, je m'arrêtai subitement à une dizaine de centimètres d'une tache plus sombre sur le sol, une ouverture d'Abysse. Je le signalai à voix haute mais ma phrase s'acheva en un cri inarticulé lorsque, surgie de l'ouverture, une patte velue m'agrippa le poignet. Simultanément, j'eus le réflexe d'amener la Marelle à mon esprit. Le tracé n'en était pas sitôt formé que la créature cessa de m'attirer à elle et me lâcha. Je reculais rapidement, aussitôt imitée par les autres. Excellent réflexe qui m'avait probablement sauvée d'un petit plongeon dans l'Abysse, mais qui me valut un silence soupçonneux lorsque j'expliquai comment je m'étais débarrassée de la bestiole. Je continuais de reculer, muette, songeant à la sagesse de Flora qui ne s'abîmait pas les genoux, elle, à ramper sur des pierres humides. Et pourquoi ne me croyaient-ils pas ? Robin avait bien utilisé lui aussi la Marelle pour se défaire des chiens de Brand. Une heure plus tôt, presque tous faisaient de même…et je compris à cette minute la raison du silence qui avait suivi mon explication. Je revis Robin repousser les monstres de l'épée pendant qu'il se concentrait, tout comme Random, et les autres. Le temps…le temps nécessaire à l'évocation de la Marelle. Comme pour la manipulation d'Ombre, j'étais plus rapide qu'ils ne l'avaient cru, plus qu'ils ne l'étaient en fait. La satisfaction procurée par cette découverte se lisait vraisemblablement sur mon visage. Mais tant pis ! Tout ce que Random voyait de moi pour le moment était la partie basse de mon anatomie.

     A travers la nuit noire, marcher en Ombre était encore un exercice différent. Le mince croissant de lune n'éclairait que faiblement le paysage, et je me fiais à d'autres sens pour nous guider. La fraîcheur, l'humidité, les senteurs, tout possédait des milliers de variations subtiles que je découvrais avec plaisir et avidité. La décision de Random de me confier une nouvelle fois la responsabilité du parcours m'avait surprise. Maintenant encore, je ne saisissais toujours pas les raisons qui l'avaient poussé à retarder son interrogatoire sur mes origines. Pouvait-il me croire malgré ce qu'il avait vraisemblablement entendu ? Je l'imaginai difficilement. Qu'espérait-il en agissant ainsi ? Nous parvînmes à l'auberge sans que j'aie pu formuler une réponse, et je sombrai presque aussitôt dans un sommeil réparateur.

     Quand nous reprîmes la route le lendemain, je fus à nouveau désignée pour mener la marche. Le soleil brillait déjà à son zénith lorsqu'une manipulation me révéla une Ombre toute proche dont la Réalité dénotait avec son entourage. Ma curiosité étant piquée, j'orientais notre parcours de manière à la traverser. Si j'avais cru que Random ne veillait plus à mes choix, j'en fus pour mes frais. Son rappel à l'ordre claqua à mes oreilles comme un mauvais présage de ce qui m'attendait à notre retour en Ambre. Je justifiais alors ce petit détour en expliquant fièrement ma découverte et fus gratifiée du même sourire condescendant de Flora, Random et Eric : probablement une Ombre où l'un de leur frère avait séjourné. Si nous visitions chacun de leurs lieux de séjour, jamais nous n'arriverions ! Coup dur pour mon orgueil que ces deux dernières phrases, j'avais pourtant eu l'impression que cette Ombre dégageait réellement quelque chose d'étrange. Et à ma grande surprise, Robin intercéda auprès de son père. Il obtint pour Yarick, lui et moi la permission de quitter momentanément le groupe afin de visiter cette Ombre qui nous intriguait tant.

     Légèrement vexée, mais soulagée tout de même de ne plus sentir peser sur mes épaules le regard scrutateur de mes aînés, je laissai ma monture suivre les deux jeunes hommes. Nous arrivâmes rapidement en vue d'un petit groupement de maisons aux toits de paille, presque un village. La place centrale semblait pour l'heure contenir bien plus de monde que ces petites habitations n'en hébergeraient jamais ; un évènement d'importance rassemblait probablement ici toutes les communes alentours. L'arrivée de trois cavaliers étrangers ne passa évidemment pas inaperçue aux yeux des villageois, mais leurs regards à notre approche contenaient autre chose que la curiosité mêlée de dédain, caractéristique de ces situations. J'y lisais un étonnement teinté d'une joie contenue. Les retardataires entreprirent de nous suivre, murmurant entre eux, jusqu'à l'estrade où sept condamnés attendaient l'heure de la pendaison. Nous démontâmes, les yeux de la foule toujours rivés sur nous, et approchâmes de l'échafaud. Un cri s'éleva alors, bientôt recouvert par d'autres : " Ce sont les frères dieux de notre maître !" Avant que nous n'ayons compris la situation, nous étions encerclés et assaillis par une foule d'explications, toutes plus confuses et inaudibles les unes que les autres. Celui qui devait être leur chef parvint finalement à imposer un semblant de silence et à nous extraire de ces attentions trop pressantes.
    " Messeigneurs, Madame, votre arrivée aujourd'hui est un don du ciel ! Nous désespérions de jamais revoir notre Maître, et votre présence est un réconfort pour nous tous. Voyez à quels expédients certains en étaient arrivés tant notre seigneur leur manquait : ces sept hommes ont tenté de s'approprier les trésors de votre frère et de les conserver pour eux seuls !"
Le discours incompréhensible du petit homme, dont je remarquai seulement alors les oreilles pointues, fut salué par une clameur approbative et des huées à l'intention des malheureux condamnés. Ceux-ci s'agitaient autant que le permettaient leurs liens pour attirer notre attention. Pendant que Yarick adoptait le ton du maître blanc s'adressant à ses esclaves, je m'interrogeais de mon côté sur la signification de cette méprise. Qu'entendait l'homme par "les frères dieux de notre maître ?". Se pouvait-il que Random ait eu raison ? L'un de ses frères ou sœurs aurait vécu ici et laissé un tel souvenir aux habitants ? Très probable, mais comment alors expliquer qu'ils nous aient reconnus alors que quelques semaines seulement auparavant, tous en Ambre ignoraient mon existence ? Non, les hommes et les femmes qui m'entouraient me semblaient différents. Et pas simplement en raison d'une apparence qui leur aurait valu d'être taxés d'elfe sur Terre. Non, ils me semblaient…plus présents. Leur psyché paraissait plus développée. Et les sept prisonniers surclassaient tous leurs semblables. Rien d'étonnant alors à ce que leur "maître", quel qu'il soit, les ait choisis comme assistants. Le plus âgé des sept expliquait en effet avec fierté qu'avant son départ, le "maître" leur avait confié à chacun une clef. Réunies, elles permettraient d'accéder à son laboratoire. Ses propos éveillèrent évidemment notre intérêt et nous proposâmes de repousser l'exécution. Il convenait de vérifier au préalable que les "gardiens" avaient correctement accompli leur devoir. S'ils avaient failli comme ils en étaient soupçonnés, ils seraient alors justement châtiés, nous y veillerions.

     Le petit groupe, partagé entre fierté et intimidation, nous mena donc à travers la campagne locale pendant une bonne heure. Nous débouchâmes finalement sur une vallée rocailleuse pour nous arrêter devant un monolithe d'une taille respectable. Un prisonnier prit alors la parole, d'une voix haute qui me surprit : " Si vous permettez seigneurs, je vais ouvrir la première porte ". Je doutais que l'épaisse couche de vêtements recouvre un corps féminin, mais à mieux observer son visage, je découvris qu'il s'agissait effectivement d'une femme. Elle était la seule du groupe comme je le vérifiais rapidement. Intéressant. Elle psalmodiait pour l'instant dans une langue inconnue, mais les volutes de magie que je percevais par la Marelle me renseignèrent suffisamment. Sorcellerie.
Nous franchîmes la porte maintenant ouverte dans un silence remarquable, respectueux pour les uns, impatients et curieux pour les autres. Les six clefs suivantes se révélèrent être du même acabit. Chacun prononça une incantation différente et nous cheminâmes sans encombre. La dernière porte s'ouvrit sur une pièce que j'avais imaginée plus vaste. L'odeur révélait qu'aucun visiteur n'avait pénétré les lieux depuis bien longtemps Lorsque les quelques bougies disposées le long des murs furent allumées, un spectacle étrange s'offrit à nous. Dansants sous la lueur des flammes, deux portraits accrochèrent mon regard. Deux hommes dont j'avais vu des illustrations au palais, mais aucune pourtant ne remontait autant en arrière dans le temps. Ces deux tableaux représentaient Dworkin et Oberon, si jeunes que les murs d'Ambre n'en avaient pas conservé trace. Ceux de la salle conservaient eux les stigmates d'une recherche désespérée. Ils étaient recouverts de dessins représentant la Marelle, mais toujours inexacts, certaines portions du tracé manquantes ou différentes. Je suivais des yeux un schéma plus abouti lorsqu'un hennissement parvint à mes oreilles. Le dernier son avant que je ne perde connaissance.